Avoir présidé le Département de la Côte-d’Or et dirigé durant de nombreuses années le quotidien régional permet à quiconque de parler avec autorité de la géographie locale. Louis de Broissia ne s’en prive pas. Après avoir raconté cet or qui brille sur son territoire dans l’édition 2015 de Dijon Capitale, il évoque cette fois-ci « son diamant aux multiples facettes », la Saône, cette rivière qui a des airs de long fleuve tranquille.

Par Louis de Broissia
Photos : Jean-Luc Petit, D.R

Qui a en tête, le long des paisibles rives estivales de la Saône, ou bien lorsque cette rivière déborde si largement, lors des crues de printemps, qu’elle est baignée de controverses, auréolée des traces de l’Histoire de France, puissante de ses retombées économiques, influente dans notre art de vivre ? La Saône peut donc apparaître en super star, même si elle ne cherche en rien la célébrité médiatique: mais rendons à César ce qui est dû à César…

Le voici justement le conquérant, le consul romain dévoré d’ambition et à qui la riche Gaule fait tourner les yeux  : il veut un triomphe à Rome, et pour cela il est prêt à écraser ces irréductibles Gaulois, qui commercent avec l’empire, qui s’enorgueillissent de leurs épouses parées des bijoux les plus fins, qui dominent le travail du fer ; ils sont des cavaliers valeureux et passent pour des combattants sans pareil. Les espions du consul-chef des armées romaines lui annoncent que les Gaulois, tournant le dos à leur faiblesse légendaire, s’apprêtent à l’union nationale gauloise, et se rallient au panache (blanc ?) d’un jeune noble, proche de l’élite romaine, Vercingétorix.

Louis de Broissia ©Jean-Luc Petit

Louis de Broissia, conteur de Saône averti. 
© Jean-Luc Petit

Au fil de l’histoire

En 58 avant Jésus-Christ, c’est le prétexte qu’attendent les romains, les Helvètes franchissent la Saône : c’est le début de la Guerre des Gaules, elle s’achèvera en 52, à l’extérieur du camp retranché d’Alésia, communément appelée Alise-Sainte-Reine.

Dix siècles durant, la Saône est la frontière naturelle entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique. Beaucoup plus tard, et beaucoup d’eau aura coulé dans la Méditerranée, depuis nos plaines et collines, la Saône devient une frontière entre la couronne de France et Sa Majesté catholique: ce dernier a eu en dévolution la Franche-Comté, tandis que le roi de France ne règne que sur la rive gauche de notre rivière.

Le bon roi Henry IV remporte la bataille décisive de FontaineFrançaise, le 5 juin 1595, contre des troupes venues de la Saône. Il en profitera pour ravager la Comté, pillant, incendiant, rançonnant. Il faudra attendre 1678 et le traité de Nimègue entre les deux pays pour que la Comté rattachée à la terre de France, la frontière saônoise disparaisse. Pour toujours, je ne saurais l’affirmer tant la rémanence de l’histoire marque nos comportements : je me remémore les difficultés à créer à la fin du XXe siècle une seule communauté de communes sur le canton de Pontailler-sur-Saône (3 sur les ex-possessions d’Empire (espagnol), les autres sur la rive de France).

Un événement majeur pour l’histoire du monde se situe à Auxonne le 15 juin 1788 : un maigrelet lieutenant en second du régiment d’artillerie de La Fère s’installe, il va se passionner pour la carrière des armes. Corse, pauvre, d’une intelligence exceptionnelle, le jeune Bonaparte restera trois ans, en jouant les prolongations jusqu’au 14 juin 1791 : tant il a à apprendre en mathématiques, en balistique, en tactique et stratégie. Jusqu’à l’exil à Sainte-Hélène, il vouera une immense reconnaissance à cette ville et à ceux qu’il fréquenta.

En 1790, la Constituante venait de créer les départements, le nôtre sut se distinguer, à l’initiative de Pierre-Rémy Arnoult qui considéra, et le fit approuver par ses collègues que Côte-d’Or porterait mieux nos couleurs que le nom proposé Seine et Saône.

Au fil de l’économie

Trait d’union désormais, la Saône devient une vraie voie économique. Le tourisme fluvial y est organisé, des haltes existent en maints endroits. La Mecque des mariniers est à Saint-Jean-de-Losne où est prié chaque année le pardon des mariniers, sur une péniche, avec corps constitués, souvent en présence de l’évêque, des fanfares et dans une grande liesse populaire.

Les départements de la Saône se sont entendus pour qu’une « Voie bleue » pour les cyclo-touristes permettent aux plus courageux de descendre de la Mer Noire jusqu’à l’Atlantique sans quitter leur selle. Ils s’arrêteront toutefois dans la charmante commune de Heuilley-sur-Saône où des passionnés ont créé un musée de la pêche.

De Pontailler jusqu’à Lyon des zones économiques prospères se sont installées le long de cette voie: Auxonne, Seurre, SaintJean-de-Losne, Chalon-sur-Saône, Mâcon, Villefranchesur Saône. Personne n’a pu oublier le pari côte-d’orien et bourguignon de faire du technoport de Pagny la plateforme multimodale en eau profonde, à mi-chemin de Fos-sur-mer et des ports d’Anvers et Rotterdam.

J’ai toujours été impressionné par les encombrements coûteux des autoroutes du Sud et le temps bref nécessaire à un convoi fluvial de 4 000 tonnes pour la distance Pagny-Méditerranée: trente-six heures seulement ! Et la Ministre dite de l’environnement de l’époque (vous trouverez, elle était élue dans le Jura, le 39, et trouva un point de chute, où elle est tombée, dans le 93…), s’opposait de toutes ses forces à cette heureuse initiative !

« De Pontailler jusqu’à Lyon, des zones économiques prospères se sont installées le long de cette voie : Auxonne, Seurre, Saint-Jean-de-Losne… » ©Côte d'Or Tourisme / Rozen Krebel

De Pontailler jusqu’à Lyon, des zones économiques prospères se sont installées le long de cette voie : Auxonne, Seurre, Saint-Jean-de-Losne… © Côte d’Or Tourisme

Au fil de l’art de vivre

Mais alors, que serait Marseille sans la bouillabaisse ? Que serait la bouillabaisse sans la pochouse, inventée avec les poissons du cru, d’abord à Verdun-sur-le-Doubs, au confluent du Doubs et de la Saône  ? Notre supériorité, mesdames et messieurs les méridionaux, nos poissons sont cuits avec du bourgogne aligoté, et la Bresse toute proche autorise la poursuite du repas avec chapons, poulardes et autres gallinacées… accompagnés de nos autres élixirs (Côte de Beaune ou Côte de Nuits, je ne suis pas chauvin).

Comment vivrait-on aussi aujourd’hui sans la merveilleuse invention de Nicéphore Niepce, la photographie, et tous ses dérivés ? Les arts dans la rue sont devenus une forme d’expression recherchée partout en France : Chalon-sur-Saône fut pionnière voici 30 années.

Mais le plus caractéristique de l’expression sociale et culturelle s’appelle le long de la Saône: le carnaval. Quels trésors de camaraderie et d’ingéniosité pour venir défiler fin février et début mars dans les rues d’Auxonne ou à Chalon. L’expression artistique y demeure populaire, elle entraîne les harmonies et fanfares, et autres écoles de musique : elle est ouverte à tous. Dès que vous longerez, que vous naviguerez, que vous pêcherez, ne laissez pas passer le fil de l’eau sans penser à chaque dimension de cette rivière, sans négliger votre coup de cœur pour une auberge le long de la Saône, pour une église, pour un vieux pont, un barrage. Alors ce cours d’eau deviendra vôtre, il le vaut bien, vous le valez encore mieux.


Affluents sous influence

Débutons par l’incontestable. La Saône nait à Vioménil, dans le département des Vosges à 405 mètres d’altitude et meurt (se rend) à Lyon dans le Rhône, la ville « entre Saône et Rhône » , à l’altitude de 158 mètres, soit un bien faible dénivelé par kilomètre, tout juste 1,64 mètre. Ce n’est pas un torrent de montagne, même si parmi ses 51 affluents, la Superbe, longue de 25 km, se dispute avec la Mauvaise, seulement 16,6 km. N’oublions pas le généreux apport de nos cours d’eau en Côte-d’Or qui se nomment Bèze, Ognon, Ouche, Tille, Vingeanne et Vouge.

Seul à mes yeux, son cousin germain, le Doubs, pourrait disputer au Rhône l’appellation de fleuve. La Saône estelle, comme on l’écrit simplement une « rivière de l’est de la France, principal affluent du Rhône, qui, avec près de 480 km, est le 9e cours d’eau de France » ? Le géographe peut-il oublier de mentionner qu’elle est la première rivière de France pour la taille de son bassin versant. Avec 30 000 km 2 à Lyon, la Saône est irriguée par 1/18 e du territoire métropolitain.