Commissaires-priseurs de père en fils depuis quatre générations, les Sadde ont les enchères dans la chair. Au 13 de la rue Paul Cabet, l’Hôtel des ventes de Dijon exprime à lui seul toute la singularité d’un monde étrange dans lequel les objets de toute sorte arrivent souvent par dépit pour repartir grandis par la fièvre acheteuse de leurs acquéreurs. Un, deux, trois, vendu !

Par Olivier Mouchiquel
Photos : Jean-Luc Petit

Explorant une cave plongée dans le noir, le commissaire-priseur se prend les pieds dans une cruche. Celle-ci déverse son contenu sur le sol… des pièces d’or ! Une succession est parfois source de surprises. Christophe Sadde, qui tient cette anecdote de son père, sait combien l’imprévu peut changer le destin de sa profession : « Pour un peu, ce trésor aurait pu passer en déchetterie ou revenir au futur acquéreur de la maison. »

Ce genre d’histoires a le don de se répéter. Celle-ci elle se passe dans un grenier de la place Bossuet : « Notre père avait trouvé, dans un tube en carton, un dessin offert en cadeau de mariage. Fin des années 90, il sera vendu un peu plus d’un million de francs. » Les Sadde ont les enchères dans la chair. Christophe et son frère Guilhem sont les représentants de la quatrième génération de commissaires-priseurs. En 1908, déjà, l’arrière-grand-père inaugure cette belle verticale professionnelle à Moulins dans l’Allier. C’est sous la conduite du père que l’hôtel des ventes s’installe à Clamecy en 1968, puis à Dijon en 1972, rue des Godrans. L’implantation rue Paul Cabet, qui appartient désormais à la mémoire collective dijonnaise, ne date que de 1975.

Décrocher le Pompon

Les deux frères se partagent la responsabilité de ce haut lieu de l’objet. Mais ils n’ont pas le même profil. Guilhem est titulaire de une licence en droit, une maîtrise en histoire de l’art et d’un diplôme de l’Ecole du Louvre. Christophe a choisi de travailler sept années pleines à l’hôtel des ventes avant de passer l’examen final, après deux années de stage.

Ce métier est aussi sélectif que réglementé. Ils ne sont que 450 à 500 à l’exercer en France. Une quinzaine de diplômés pour une centaine de candidats à l’examen viennent, chaque année, assurer un taux de renouvellement assez faible. Ce qui suppose une certaine motivation et, au moment de passer à l’acte, un sacré réseau entretenu par la passion.

Le culte de l’objet rare n’est pas pour autant celui de l’argent à entendre Guilhem : « Nous sommes beaucoup moins rémunérés que les notaires, les mandataires de justice ou les greffiers aux tribunaux de commerce. » Le côté spectaculaire des grosses enchères est un leurre pour le public : « Ce n’est pas notre argent, nous ne faisons que prendre une commission sur le volume des ventes. Celui qui veut gagner de l’argent a intérêt à s’accrocher dès le départ. »

C’est dans la malle à souvenirs de l’entreprise familiale que se nichent les vraies richesses. Guilhem pense notamment à ce tout petit bronze de Pompon, non répertorié dans les documents, retrouvé dans une famille : « Nous étions certains que ce bronze sans signature appartenait au sculpteur, il en existe quelques exemplaires seulement dans le monde et nous l’avions estimé au prix du marché. »

L’Hôtel des ventes de Dijon décroche alors… le Pompon. Et signe un record mondial. L’acheteur, un industriel, est venu sur place. Face à lui, un autre candidat à l’acquisition de l’oeuvre d’art fait monter les enchères au téléphone. Un vrai suspens : « Nous pensions un moment donné qu’il allait abandonner, mais il s’est lâché poussé par l’ambiance dans la salle. Il a finalement engagé 48 000 euros pour un marché qui se situe plutôt entre 30 et 32 000 euros. » Chaud devant !

Sur la base d’une vente par semaine, 6 000 lots d’un ou plusieurs objets ont trouvé acquéreur en 2015. Le prix moyen d’un lot est de 280 euros. Certains se vendent aussi cher qu’un paquet de cigarettes, d’autres plusieurs dizaines de milliers d’euros, d’autres encore, des tableaux notamment, jouent dans la cour à six chiffres, jusqu’à frôler le demi-million d’euros. Cela n’a rien d’une science exacte. Il est arrivé de vendre 1 500 euros un tirebouchon estimé 120 euros. La passion n’a rien de rationnel.

Autre fait notable, un objet présenté à une vente à sept chances sur dix de trouver acheteur. Il peut être présenté plusieurs fois ou récupéré par son propriétaire. La question du prix est d’ailleurs psychologique, il faut savoir s’en servir. « Certains lots estimés 10 000 euros peuvent ne pas se vendre, en les replaçant sur une base de 5 000 euros ils peuvent partir pour 15 000 » témoigne Guilhem « Il faut que le vendeur nous fasse confiance et que deux acheteurs entrent en concurrence et là, une estimation attractive peut s’avérer payante ! »

La passion n’a rien de rationnel et les prix flambent pour des raisons qui échappent parfois au jugement du commissaire-priseur. La gamme des objets vendus est large aussi, elle va du prix d’un paquet de cigarettes à plusieurs dizaines de milliers d’euros.

La passion n’a rien de rationnel et les prix flambent pour des raisons qui échappent parfois au jugement du commissaire-priseur. La gamme des objets vendus est large aussi, elle va du prix d’un paquet de cigarettes à plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Démonter la Tour Eiffel

Oui mais alors, que vendre ? Matériel, véhicule, objet d’art, mobilier ? « Du grenier à la cave, tout ce qui est démontable, tout ce qui bouge nous intéresse. Il nous arrive de vendre un téléviseur, un réfrigérateur voire un tractopelle. A nous de trouver l’acheteur dans les cas complexes. On vient ainsi de nous proposer une serre horticole de 30 mètres de long par 20 de large. » La sélection se fait sur l’état de l’objet. Il serait bien compliqué de « prendre une chaise à trois pieds qui en en avait quatre à l’origine ! »

Pour distinguer le faux du vrai et établir une valeur marchande, le pragmatique Christophe est formel : « La pratique plus que des études sur un banc de fac va nous donner cette connaissance. En observant les objets, en les retournant, en se promenant dans les musées. » Guilhem de poursuivre : « Nous avons beau donner une estimation à un objet, c’est la demande qui fait le prix, au marteau. Nous pouvons aimer un objet, mais le public peut le juger différemment. »

Derrière les frères Sadde, une équipe composée de deux comptables, deux secrétaires, un clerc et un manutentionnaire assure le fonctionnement au quotidien de l’Hôtel des ventes. Ecumant à la marge Paris et la Franche-Comté, Christophe et Guilhem réalisent les trois quarts de leur activité en Bourgogne et en Isère, où ils sont installés depuis 2009. Les objets atterrissent dans les étagères, ayant pris deux chemins possibles : la vente volontaire de meubles et objets, libéralisée ; ou alors la vente aux enchères judiciaires consécutive à une liquidation, une saisie par huissier de justice ou une mise sous tutelle.

A la source de ces opérations, les inventaires réservent parfois d’étranges scènes, dignes des films de série Z. « Certains lieux n’ont pas été approchés depuis 50 ans, on se heurte alors à un foutoir pas possible, comme dans le film Seven, avec des atmosphères très particulières, voire traumatisantes », témoigne Guilhem, « c’est comme ça que l’on a découvert le corps d’un mort qui était resté quatre mois sur le carrelage avant que quelqu’un ne s’en aperçoive. »

Internet a malgré tout révolutionné le métier, amenant aux enchères une clientèle à distance. Ces enchères sont donc parfois plus suivies sur la toile que dans la salle des ventes. Et l’acheteur peut aussi bien se trouver dans la rue d’en face qu’au fin fond de la Patagonie. Changement d’époque, changement de moeurs. Quoiqu’il en soit, tout cela passe par une organisation méthodique. Comme on ne mélange pas les torchons avec les serviettes, Lave-vaisselle et tableau de maître ont chacun leur filière. De l’autre côté de la chaîne, Chinois, Suisses et Américains ont toujours la fièvre acheteuse. Et le centralisme ne frappe pas le secteur des enchères selon la maison Sadde : « Que l’on vende à Dijon, Paris, Grenoble ou New York, nous aurons les mêmes résultats que certaines maisons de vente parisiennes ! » C’est ainsi qu’une collection d’objets du cirque intéressera près d’un millier de Français dont une centaine de collectionneurs acharnés. Un bien beau métier.

Reste à savoir quel objet rêveraient d’avoir au bout de leur marteau nos commissaires-priseurs ? Guilhem prend la posture de Rodin : « Le chercheur d’or cherche la pépite qui va le faire vivre jusqu’à la fin de sa vie. Nous, nous attendons l’objet qui va nous faire vibrer plus que le précédent, un objet qui a une histoire, une provenance, une charge historique. »

Du tac au troc, Christophe entrevoit cet idéal sous une forme plus spectaculaire : « La Tour Eiffel, elle se démonte, non ? » Evidemment, vu sous cet angle…


Hôtel des ventes de Dijon,
13 rue Paul Cabet
03.80.68.46.80

Galerie Sadde,
5 rue Billery
38 000 Grenoble
04.76.95.86.90
[email protected]